Création du monde

jeu, 07/03/2019 - 15:00 -- Let's Play

A Leuze une famille s’installe dans un carré, en diagonale par rapport à mon siège. Ils parlent une langue africaine mêlée d’anglais. Mon regard se pose sur les enfants. Dans ses bras, l’homme porte un bébé de cinq mois très tonique. Leur garçon de quatre ans reste dans le couloir, indécis, le journal Metro serré dans une main. Il semble chercher sa place sans en vouloir aucune. Alors je me lève, et dans un anglais rudimentaire, leur explique que j’ai fabriqué un jeu (dans l'atelier Jeu récup' de Let's play together) que je voudrais expérimenter avec leur fils. Ils acceptent et me disent que l’enfant, scolarisé en Belgique, parle français. Je l’invite à s’asseoir en face de moi en veillant à ce qu’il reste dans le champ de vision du père. Un homme sur la banquette de l’autre côté du couloir nous regarde avec amusement.

Je sors de ma pochette des cercles de cuir que j’empile du plus grand au plus petit pour former le jeu de Coquillage-Paradis. Je montre à l’enfant comment lancer les cauris, compter les points de zéro à deux et monter sur le coquillage pour arriver au paradis. A la première partie, je guide.

Pour que les cauris ne glissent pas de la table, je place au centre de la table le grand cercle de cuir qui servira de tapis de lancer et, tout autour, je redispose les six autres cercles en escalier. Je secoue les cauris dans le creux de mes paumes, les fais tinter, puis les lâche sur le tapis. Quand c’est au tour de l’enfant, il les prend délicatement, les cache dans sa petite main fermée puis l’ouvre doucement et l’incline pour que les deux cauris tombent sur leur face arrondie (qui marque le point). Quand un cauri tombe sur sa face creuse ( zéro point) , il le repousse sur le dos du bout des doigts. La première fois, il gagne et je lui serre la main. La deuxième, j’arrive la première au paradis, mais je l’invite à continuer à lancer les cauris jusqu’à ce qu’il me rejoigne et nous nous serrons la main.

Comme je trouve que j’ai été trop directive dans ces deux premiers jeux, je mélange les cercles et l’invite à les réorganiser à sa façon. Il n’ose pas prendre les pièces, mais me les désigne. En suivant son index, je les empile. A la fin, un petit morceau de cuir ocre dépasse, l’enfant le tire doucement vers l’extérieur et je m’exclame : 

-Ho, on dirait une tortue qui sort de sa carapace.

L’enfant prend immédiatement les pions-arbres pour faire des yeux. J’ajoute les cauris pour leu donner du volume.

Je remélange les morceaux de cuir et les place comme il me l’indique. 

-Ho, on dirait un lézard ou un serpent .

Il acquiesce et place les yeux, puis la langue.

Je lui propose de créer un visage. Pour les yeux, nous essayons différentes versions et optons pour des lunettes avec un cauri en guise de pont entre les deux cercles. Pour les cheveux, il écoute mes propositions et opte pour un cercle ocre, côté grumeleux. Il place la langue sous la bouche. Voilà notre monsieur à lunettes.

Ensuite j’empile les pièces vertes du plus grand cercle au plus petit. Je lui propose de faire de même avec les brunes.

-On dirait deux bonshommes, dis-je, quand il a fini.

Alors il place les yeux puis deux langues entre les deux  et me dit en souriant:

- Ils font des bisous

- Ah oui, dis-je, ravie d’entendre sa première phrase et de voir soudain Adam et Eve, dans une version couple mixte.

Trop mignon !

Ensuite il me dit :

- Regarde, en pointant les vaches qui défilent de l’autre côté de la fenêtre.

- On fait un mouton ?

- Oui ! répond-il

Il pose la tête, je forme un cylindre pour le corps et il transforme les petites langues en petites pattes.

A nouveau il regarde par la fenêtre et scrute le paysage.

- Une vache !

Je fais le corps, la tête. Il place la bouche et la queue. Nous nous concertons pour le reste.

Ensuite il veut faire  des «pirates !  ». Nous cachons un cauri sous un cercle.

-C’est le méchant piate, me dit l’enfant.

A côté, il en construit un gentil.

L’enfant pointe une grue et nous en fabriquons une en roulant deux cercles. Ça ne tient pas tout seul.

- Ho zut, nous sommes déjà gare du Midi !

Je n'ai pas vu le temps passer. Lui non plus, semble-t-il.

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