Siga siga (Κύπρος/ Kıbrıs)

mer, 14/11/2018 - 18:03 -- Nicolas-O

(Vous êtes avertis, n'est-ce pas?)

Le jour démarre toujours avec une grande tasse de thé. Quand une partie de la maison dort encore, elle se faufile hors de la ferme en s’éclaboussant les mains. Vu d’un œil local, elle doit faire cruche à se balader le long de la route avec sa tasse. Mais c’est plus fort qu’elle. S’il y a bien un autre cheval que l’on ne rattrape pas une fois lancé au galop, c’est celui de s’évader sans retenue, de se jeter à corps perdu dans des histoires, de se couper du monde pour en rejoindre un autre.

C’est ainsi qu’elle marche, avec comme clepsydre le niveau de thé. Minute après minute, heure après heure, jour après jour, se tissent devant elle des histoires qui l’emmène toujours un peu plus loin. Elle tente de bâillonner la petite voix qui hurle que son histoire est ici, sous ses pieds, et qu’elle persiste à fourrer son nez dans les replis de son imaginaire.

Mais enfin si cette petite voix lui appartient, alors il est vain d’essayer de la museler. A elle alors ce défi : écrire ces histoires qui l’emportent et lier inexorablement sa réalité extérieure avec sa réalité intérieure. La belle affaire.

Lorsqu’elle sort pour extraire son nez de la cour de la maison, en quête d’exotisme, d’expérience, de folie, elle atterrit dans le village le plus proche chez les petits vieux qui jouent à la terrasse du café de la place. Ceux qui fascinent par leur attention totalement concentrée sur leurs jeux. Ceux qui font claquer leurs pions de backgammon en les déplaçant, et qui les déplacent plus vite qu’elle n’arrive à compter les chiffres sur les dés. Une sorte de seconde nature, un geste assuré et décidé, rapide, presque instinctif. Le premier jour où elle les avait vus, une lutte acharnée avait été menée. Entre celle qui désirait s'approcher, les aborder, et celle qui se posait mille et une questions sur sa légitimité à le faire. Aujourd’hui, elle laisse la bride à la première en l’exhortant (que la lutte fut dure entre toutes les lettres qui désiraient faire partie de ce mot...) de se hâter afin de ne laisser le temps à personne (et surtout pas elle) de s'interposer. Elle s’installe d'un seul geste parmi les joueurs, un petit sourire crispé aux lèvres. Elle commande son café chypriote (mais si, vous savez, ce café qui passe de grec à chypriote et de chypriote à turque, tout en gardant cette texture dense et dont le sucre n’apporte pas le même aspect écœurant qu’elle connaît du café italien. Rien à voir avec café yéménite notez bien, infusé à partir de coques de grains de café) et commence son observation studieuse des joueurs.

Régulièrement, elle croise le sourire de l'un d'eux, qui semble à chaque fois avoir un mot sur le bout des lèvres... Et le mordre aussitôt. Elle le voit du coin de l'œil gesticuler dans sa direction à l'attention de la serveuse, et se sent passablement gênée. Dans la bouche d'un autre, elle distingue "touriste" et "anglais" dans un discours en grec et ne sait pas très bien qu'en penser. Elle salue en retour ceux qui passent de table en table, et en vient à engager la conversation avec un autre, à grand recours de petit grec. Arrive cependant l'heure de la déconfiture, lorsque le discours en petit anglais prend la direction d'une demande non pas de rejoindre une table de jeu en compagnie des professionnels, mais de rendez-vous pour le lendemain dans le cadre idyllique (en tout cas, de ce qu'en vend le nom) de la baie de Corail. Il est dit que Chypre n’est pas encore prêt pour les passionnées du jeu cherchant des échanges ludiques, certes, mais en tout bien tout honneur.

Il est temps de reprendre son vélo trop grand et de reprendre la route en sens inverse, bercée par le bruit des pistolets à air (? elle n'en est pas totalement sûre) qui la font de moins en moins sursauter lorsqu'elle longe les champs d'oliviers et lorsqu'elle s’arrête pour cueillir les figues et les grenades dévorées sur place. Elle reprend la route vers la mer, en éprouvant presque systématiquement la douce surprise devenant habitude de voir et d’entendre la mer tous les jours. Et l’étonnement toujours renouvelé de constater les plages comme théâtres privilégiés de scènes de mariages.

A Chypre Nord, ce ne sont pas les mariages qui s’installent en bord de mer, mais bien les parades militaires. Le début froid et rigide, le chef d'orchestre sanglé dans son rôle. Suivi d'une chaleur communiquée par les spectateurs qui applaudissent en cadence ces hommes, mitraillettes entre les jambes, qui hurlent plutôt qu'ils ne chantent. Leurs épaules qui se redressent d'un seul mouvement lorsqu'ils reprennent suffisamment d'air pour poursuivre leurs gueulantes, et leurs bras repliés dans le dos, à quelques centimètres de leurs poignards argentés. Une solennité qui fait écho à l’étrange frisson de marcher le long d'une zone militaire, de se faire barrer un sentier de randonnée par un écriteau menaçant qui tranche avec la tranquillité des alentours, de passer une route en voiture sur laquelle il est interdit de s'arrêter ( ils s'arrêteront tout de même afin de contempler la vue sur la côte) et de croiser un camp d'entraînement farouchement gardé.

Le long de ces hauts murs barbelés et placardés de rouge, se déroule pourtant un surprenant racollage. Non, pas celui-là. Celui des minibus pour trouver des passagers, passant au ralenti et klaxonnant les piétons pour les exhorter à monter à bord, ouvrant leurs portières à tout va. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à faire du pied aux piétons. Après une belle journée dans les gorges d’Avakas, ils eurent la trop bienheureuse surprise de voir une grosse Mercedes noire s’arrêter, reculer, et demander à travers la vitre ouverte « Vous allez à Coral Bay ? ». Trois regards échangés, et ils se lèvent pour s’installer, en remerciant profusément la conductrice. Ils apprennent qu’elle est taxiwoman, comme en atteste le compteur éteint sur le tableau de bord. Elle n’est pas très loquace, et certaines de ses réponses sont quelque peu équivoques. À la demande ultime « Mais vous allez où, vous ? », le doute se dissipe complètement. Elle mime celle qui avait dès le départ annoncé le prix d’une course équivalente à trois tickets de bus, et ils mimèrent ceux que l’on n’attrape pas avec ce pain-là, tout en jouant la carte de l’incompréhension. Ils s’en sortent plus que décemment avec l’assistance de leurs pieds, des transports publics et de leur navigateur qui parle très mal grec et se décide donc d’épeler tous les noms de rues qui croisent sa route par peur de mal les prononcer.